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Souveraineté numérique : du séparatisme au réalisme ?

07/07/2021

Le 27 Mai 2021, Capgemini et Orange annonçaient la création d’une société commune « Bleu ». Elle aura pour objectif de fournir un Cloud de confiance, « dans un environnement indépendant », « opérant pleinement sous les juridictions françaises et européennes » et garantissant une « autonomie opérationnelle ». Le communiqué de presse publié sous double en-tête des deux fondateurs, précise que « Bleu sera exploité depuis la France par son propre personnel ».

Pour les supporters de la souveraineté numérique européenne, tout est dit. Le secteur du cloud est peuplé majoritairement d’acteurs américains et bientôt chinois. Or, les entreprises européennes utilisatrices de ces services ont besoin d’être garanties de la confidentialité et de l’intégrité des données confiées, de disposer de recours juridiques devant leurs propres juridictions sous leurs propres lois nationales, d’être protégées de l’extra-territorialité de la loi américaine (Cloud Act) et de l’absence de toute captation par les Etats américains ou chinois de leurs données.

Mais l’évènement majeur de l’initiative Bleu tient au partenariat annoncé avec Microsoft et ses solutions Office ou Microsoft 365 et Azure. Ce partenariat paraît contraire à la notion de souveraineté numérique européenne. La réponse à cette objection tient en une promesse et en un mot : séparation technique et organisationnelle. Bleu s’engage à tenir le géant de Seattle loin des données hébergées des clients européens. Il a été annoncé que l’ANSSI et sa certification SecNumCloud sera appelée à la rescousse pour qualifier ce nouveau cloud de confiance.

On peut se réjouir de cette annonce pleine de promesses. Il reste qu’il existe bien une filière européenne et française du cloud computing. OVH, Oodrive notamment, peuvent en témoigner ainsi qu’une kyrielle d’entreprises de tailles moyennes ou le plus souvent petites. Il ne faudrait pas que Bleu viennent chasser sur leurs terres pour les affaiblir. Au-delà de ce risque, cette annonce avalise un échec majeur et en même temps un changement de doctrine.

L’échec est celui de la Commission Européenne. Durant les 15 premières années du nouveau millénaire, elle a été incapable de mettre en place une politique publique permettant l’émergence de champions européens du numérique venant concurrencer les géants américains. Or, s’il n’y a pas d’offres alternatives européennes, la souveraineté est alors un vœu pieux. Sans offres alternatives, les clients se trouvent contraints de traiter avec les géants d’outre Atlantique.

L’arrivée récente de Thierry Breton à la Commission, le seul Commissaire sur les 27 venant de l’industrie, a marqué un changement de ton salutaire et probablement une prise de conscience du problème. L’initiative Bleu est la première manifestation de ce changement de doctrine, qui fait passer l’Union Européenne d’un séparatisme total affiché mais théorique, à un certain réalisme.

L’avenir nous dira si les utilisateurs européens y auront trouvé une réponse adéquate à leur quête légitime d’indépendance.