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Quelle indépendance numérique pour l’Europe ?

La pandémie a incité la Commission européenne à conduire une évaluation objective des dépendances industrielles en Europe, parmi lesquelles figurent en bonne place infrastructures et services numériques. Les pays de l’Union peuvent-ils construire ensemble une industrie numérique indépendante ?

 

Qu’on se le dise : les utilisateurs de services clouds, en France, pourront bénéficier « des meilleurs services mondiaux » en toute sérénité. Le 17 mai dernier, le gouvernement a présenté sa stratégie cloud, qui s’articule autour d’un nouveau label « cloud de confiance ».  L’obtention de ce label passe par celle du visa “SecNumCloud”, délivré par l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (Anssi), et la conformité aux exigences du futur schéma européen  “European Cybersecurity Certification Scheme for Cloud Services”. Une ambition nationale, un label sous le contrôle d’un organisme spécialisé et reconnu, en cohérence avec un cadre européen… Le « cloud de confiance » français résonne, à l’évidence, avec nombre d’autres initiatives par lesquelles l’Europe entend affirmer sa différence dans les champs du numérique et de la cybersécurité. Sa différence et, au-delà, sa liberté de manœuvre, voire un idéal d’autonomie.

La pandémie a en effet joué le rôle de révélateur des dépendances industrielles stratégiques, interrogeant les limites de la souveraineté de l’Union européenne. Les difficultés d’approvisionnement en masques, tests et vaccins ont frappé les esprits. Mais très vite, c’est le recours massif aux services numériques (visioconférence, services cloud, IA « sur étagère ») proposés par les géants américains, aussi bien dans le cercle familial que professionnel, qui a exacerbé la faiblesse relative de l’Europe sur un secteur éminent stratégique, bien au-delà du contexte pandémique.

Sur les terrains matériel (puces, câbles, datacenters), logiciel (y compris IA) et sémantique (contenus), l’Europe est dépendante de matériaux et technologies dont les chaînes de valeur sont dominées par les Etats-Unis, la Chine, Taïwan et la Corée du Sud. La Commission européenne a publié le 5 mai un document de travail explicitant ces dépendances – aux côtés d’autres secteurs secteurs stratégiques.

Le « cloud de confiance » français est caractéristique des réponses apportées par l’Europe au constat de ses dépendances dans les domaines liés au numérique. D’abord par ses limites concrètes ; ensuite par son positionnement.

 

L’autonomie n’est pas l’autosuffisance

La limite du « cloud de confiance » français tient au fait qu’il n’entend pas – et ne peut techniquement pas – se passer des entreprises non européennes. La non dépendance n’est pas l’autosuffisance. Le partenariat conclu fin 2020 entre OVH et Google Cloud offre un exemple parlant : en théorie, les services Cloud d’OVH pourront obtenir le label – mais cela n’empêchera pas l’opérateur français d’exploiter des logiciels d’analyse et de traitement de données américains. On retrouve cette limite de fait à la souveraineté technologique des services cloud dans le fonctionnement de Gaia-X. Le projet de Cloud européen inclut, parmi ses 212 membres, des entreprises chinoises et américaines. Il n’est pas dit que leurs services respecteront les critères de l’organisation, ni ne seront intégrés à son catalogue. Elles sont néanmoins parties prenantes.  “75% de l’offre cloud est faite par les Gafa. Par conséquent, ne pas avoir les avoir à bord nous condamne à être un acteur qui complémente une offre mais dont il n’a pas le contrôle”, a expliqué Hubert Tardieu, Président du conseil d’administration de Gaia-X, lors d’un point presse.

La nécessité de conserver des liens avec des partenaires extra-européens est également manifeste dans la réponse apportée par l’Europe a ses dépendances en matières de microprocesseurs. “Sans une capacité européenne autonome en matière de microélectronique, il n’y aura pas de souveraineté numérique européenne”, a fait valoir en décembre 2020 Thierry Breton. Le commissaire européen avait alors annoncé un investissement initial public-privé pouvant atteindre 30 milliards d’euros, qui pourrait impliquer, selon plusieurs observateurs, des accords avec TSMC et Samsung.

 

Les valeurs plutôt que la supériorité technologique ?

Ainsi la stratégie industrielle de l’Europe dans le numérique entend-elle reconquérir des capacités, sans s’isoler. En quoi cela la différencie-t-elle ? L’angle de la confiance, choisi pour le label du cloud français, s’affirme comme le positionnement commun des nombreuses initiatives devant réaffirmer la place de l’Europe dans les domaines liés au numérique.

Les déclarations conjointes des 27 (« Building the next generation cloud for businesses and the public sector in the EU »), les propositions de réglementation (« Proposal for a Regulation laying down harmonised rules on artificial intelligence », les cadres réglementaires en révision approfondie (Digital Services Act et Digital Market Act, renouvelant et dépassant la Directive e-commerce) mais aussi les partenariats stratégiques de R&I liés au programme cadre Horizon Europe, tel le « Partnership in AI, Data and Robotics » : toutes ces initiatives mettent l’accent sur l’intégration des valeurs européennes – respect des droits fondamentaux, équité, recherche du progrès social et environnemental…- aux projets de développements des technologies et de leurs applications. Au risque que les membres de l’Union s’érigent en champions des cadres légaux pendant qu’ailleurs se bâtissent les empires industriels de demain ?

Indéniablement, les labels et autres cadres réglementaires ne sauraient garantir l’indépendance technologique. Ils n’en sécurisent pas moins les accès au marché intérieur européen. Et pourraient s’avérer gagnants à long terme, si l’Europe et ses industriels sont à la hauteur de l’ambition déclarée de privilégier les technologies donnant les moyens de réussir la « double transition », numérique et environnementale.

C’est d’ailleurs dans cette perspective que certains secteurs sont aujourd’hui privilégiés par la Commission européenne (au travers, notamment, du programme cadre Horizon Europe) : semi-conducteurs, hydrogène, cloud, calcul quantique, technologies d’intelligence artificielle, IoT, technologies de fabrication avancées, et services numériques pour la mobilité. Dans ces trois derniers domaines, d’après l’évaluation des dépendances stratégiques industrielles établies par la Commission, l’Europe se distingue dans le jeu international des brevets. Si l’on s’intéresse  aux compétences,  ce sont là encore les technologies de fabrication et les matériaux avancés et les biotechnologies industrielles, ainsi que les nanotechnologies, pour lesquels l’Europe bénéficie d’une position avantageuse. Quant à l’aune des investissements (publics et privés)… Force est de constater que l’Europe se range, le plus souvent, derrière les Etats-Unis et la Chine.

Le numérique européen, vu comme un domaine intégré (ce qu’il n’est pas) n’est aujourd’hui pas un territoire de conquête pour l’Europe. Il n’en demeure pas moins que l’Europe possède un tissu scientifique fort en intelligence artificielle,  à la valeur reconnue, notamment outre-Atlantique (on compte de nombreux CEO français positionnés sur l’IA … dans la Silicon Valley ) ; que les logiciels de traitement des données industrielles comptent d’influents acteurs européens (Dassault, Schneider Electric, Aveva…) et que la production de semi-conducteurs, pour être modeste (10 % du marché mondial), n’en est pas moins dynamique, et différenciée -STMicroelectronics ayant par exemple opté pour le développement de puces sur mesure pour l’industrie, et abandonné la « course au nanomètre ».

 

Vers de nouvelles alliances industrielles

Ces atouts sont indéniables. Mais ils ne peuvent servir d’appui sans une puissante capacité d’investissement. A en juger par l’estimation des budgets nécessaires au développement d’une filière hydrogène en Europe (430 milliards d’euros d’ici 2030), l’Union paraît cependant prête à engager des efforts très significatifs dans certains secteurs. L’European Clean Hydrogen Alliance pourrait figurer le modèle privilégié pour articuler R&I et déploiements industriels à large échelle des secteurs les plus innovants et stratégiques. Sont ainsi en préparation une alliance sur les processeurs et les technologies de semi-conducteurs, une alliance pour les données industrielles et les technologies en nuage et de pointe. Pourraient suivre une alliance sur les lanceurs spatiaux et une alliance sur l’aviation à émissions nulles.

Ces alliances tiendront-elles leurs promesses ? Si l’on prend pour comparaison l’évolution des efforts conjoints en matière de programmes d’armement, l’espoir est permis. Airbus et Dassault Aviation se sont enfin entendus, le 17 mai – jour clé, décidément ? – sur le partage industriel lié au développement d’un démonstrateur de vol du futur Système de combat aérien du futur (Scaf) appelé à remplacer les Rafale français et les Eurofighters allemands et espagnols d’ici 2040. Un mois avant, le financement du futur drone MALE européen (eurodrone) recevait l’aval des parlementaires allemands – offrant à l’Allemagne, la France, l’Italie et l’Espagne de se passer du Reaper américain. Si les industriels de l’armement réussissent à travailler ensemble, autour de programmes désormais trop complexes pour être tenus par un pays seul, il est permis de croire à des alliances industrielles stratégiques renouvelées dotant l’Europe d’authentiques capacités d’indépendances.