Close
  • Français
  • English

30/05/2018Le darkweb francophone : mythes et réalités (Paul Barbaste, CEIS)

Le Darkweb fait aujourd’hui l’objet de multiples articles et donne lieu à de nombreux fantasmes. Cependant, peu sont ceux qui s’attachent à en dresser un portrait précis. Ils se limitent le plus souvent à énumérer les marchandises illégales vendues sur les marchés noirs. Cet article tiendra donc à le définir précisément et à dresser un panorama et des darkwebs français et étrangers.

 

Darknets, Darkweb et Deepweb, mythes et réalités

 

Le darkweb désigne le contenu présent sur les darknets, ces réseaux superposés (ou « overlay »), qui utilisent des protocoles permettant à leurs utilisateurs de rester anonymes. A ses origines ans les années 1970, le terme « darknet » désignait les réseaux isolés d’ARPANET pouvant recevoir les données mais dont les adresses IP n’étaient pas référencées et ne répondaient pas aux requêtes. A l’heure actuelle, le réseau darknet le plus célèbre est le réseau TOR (The Onion Router) avec ses plus de 2,5 millions d’utilisateurs, devant les réseaux Freenet et I2P. Du fait du fort degré d’anonymisation qu’ils offrent à leurs utilisateurs, les darknets sont souvent utilisés à des fins illégales.

Le darkweb est trop souvent assimilé à tort au « deepweb », ou « web invisible », qui constitue lui l’ensemble des contenus non-indexés par les moteurs de recherche généralistes tels Google, Yahoo ou Qwant. Il représente environ 90% du Web. La majeure partie du deepweb est constituée de bases de données trop volumineuses pour être traitées comme celles d’Internet Movie Database, de la National Climatic Data Center, ou de la NASA. Ces bases de données sont cependant accessibles depuis les navigateurs classiques comme Chrome, Firefox ou Explorer, à l’inverse du contenu présent sur un réseau darknet.

Darkweb 1

Source : http://www.cite-sciences.fr/fr/ressources/science-actualites/expo-dossiers/darknet-la-face-cachee-du-web/le-dossier/si-le-web-etait-un-iceberg/

 

Le Darkweb francophone

 

Une éthique à la française ?

 

La communauté darknaute francophone s’organise principalement autour de trois types de plateformes : les forums, où les utilisateurs discutent de sujets variés le plus souvent liés au monde du hacking ; les marchés noirs, où sont échangées les marchandises illégales en grande quantité ; et les autoshops, sites spécialisés dans la vente d’un type de produit illégal n’appartenant qu’à un seul vendeur

La plus grande partie de cette communauté et ses plateformes d’échanges sont hébergées et modérées par les membres du groupe Liberty’s Hackers depuis maintenant plusieurs années. La modération, c’est-à-dire la réglementation des sujets de discussion et des marchandises vendues, est soumise à une éthique propre au groupe de hackers. En effet, la vente d’armes, de drogues, de faux documents d’identités, de données volées et de malwares est autorisée sur les sites modérés par le groupe. Ces derniers interdisent cependant l’échange et le partage d’informations autour de la pédopornographie, la zoophilie, le djihadisme et la torture. Une éthique propre aux hackers francophones ? Leurs règles semblent en effet faire écho à celles établies par Ross Ulbricht pour le marché Silk Road en 2011, qui ne semblent plus désormais être d’actualité sur les plateformes internationales car on trouve aujourd’hui de nombreux contenus à caractère pédopornographique sur celles-ci.

Forums et plateformes de vente

 

Il existe quatre principaux forums sur le darknet Tor francophone – French Deep Web, French Dark Place, Dark French Anti-System et Sherwood Forest. Les discussions y sont très variées. En effet, bien que la plupart des informations échangées tournent autour du darkweb et du hacking, on trouve également des discussions autour de sujets politiques et parfois même juridiques. French Deep Web est le plus gros forum et compte aujourd’hui 25 000 membres pour plus de 370 000 messages. Moins fréquentés, les trois autres forums possèdent une politique d’accès plus restreinte que French Deep Web, qui reste malgré tout un forum « grand public », destiné à une population parfois plus débutante sur le darkweb.

Le forum French Deep Web est également utilisé par les pirates et les faussaires pour mettre en avant leurs propres sites de vente spécialisés, que l’on appelle aussi « autoshops ». Sa forte audience permet en effet de mettre en avant de plus petites plateformes qui ne bénéficient pas d’une notoriété suffisante pour vendre.

Aujourd’hui, les vendeurs préfèrent en effet posséder leurs propres plateformes individuelles, et ce notamment à cause des dernières opérations menées par le FBI et Europol, ainsi que des nombreux « scams » (arnaques montées par les administrateurs, qui partent du jour au lendemain avec l’argent des vendeurs et des acheteurs). On compte aujourd’hui environ une vingtaine d’autoshops francophones sur Tor.

Darkweb2

Faussaire francophone reprenant l’image marketing de la série à succès « La Casa de Papel »
Les marchés noirs sont en effet aujourd’hui plus délaissés et difficiles d’accès, notamment à la suite de la fermeture par le FBI et Europol, lors de l’opération Bayonet des marchés noirs Alphabay et Hansa au cours du mois de juillet 2017, ainsi qu’aux nombreuses arrestations d’acheteurs et de vendeurs qui s’en sont suivies. Ces véritables supermarchés du darkweb proposent un panel de marchandises illégales. La proportion la plus importante de marchandises échangées se regroupe principalement autour de la drogue et des faux papiers. Viennent ensuite les cartes de crédit volées, les armes et les malwares.

Une audience cependant limitée face au darkweb international

 

Le darkweb francophone reste cependant d’une taille limitée face au darkweb international, alors que les plateformes anglophones et russophones sont bien plus importantes. Le marché noir international anglophone Dream Market totalise ainsi plus de 120 000 offres contre seulement 3 000 sur French Deep Web Market. De même, les plateformes anglophones et russophones bénéficient d’une audience bien plus large et sont animées par beaucoup plus de vendeurs que les marchés noirs francophones.

Par ailleurs, la communauté du darkweb francophone est également très touchée par de nombreuses luttes de pouvoir en son sein comme en témoignent les récents départs de plusieurs administrateurs des forums. Ces mouvements reflètent une instabilité constante qui pourrait se traduire par la disparition de plus petits forums et marchés, tel Black Hand V2, au profit des plateformes plus stables. Cette instabilité est moins ressentie sur les plateformes internationales, qui restent plus pérennes.