Close
  • Français
  • English

10/07/2013La Chine et la région Sud-est-asiatique, une relation de bon voisinage ? [Par Maxence Even, CEIS]

La Chine et les pays d’Asie du Sud-est entretiennent des relations de longue date. La cybersécurité n’y fait pas exception et s’inscrit pleinement dans le rapport de force entretenu entre la Chine et les pays de l’ASEAN. De prime abord, leurs relations paraissent cordiales, et plusieurs initiatives de collaboration ont même été prises sur les plans stratégique et matériel. Pourtant, la tension entre ces pays est permanente, aussi bien sur le plan géopolitique (conflit de la Mer de Chine méridionale) que cybernétique, les Etats de l’ASEAN se sentant vulnérables, à défaut d’être clairement menacés. Cette vulnérabilité s’illustre par la tenue de forums de l’ASEAN sur les cyberattaques chinoises, avec notamment la participation du Japon[1]. A mi-chemin entre collaboration et méfiance, comment qualifier la relation entre la Chine et le cyberespace Sud-est-asiatique ?

Une entente cordiale mutuellement entretenue

La Chine et les pays d’Asie du sud-est entretiennent des relations à double-sens, et le cyberespace n’en est qu’un prolongement, bien qu’elles s’y expriment de manières différentes. L’intérêt de la Chine pour la région s’est toujours manifesté, se matérialisant essentiellement sur ses revendications territoriales en Mer de Chine méridionale, contestées par plusieurs pays de l’ASEAN[2]. La Chine partage avec plusieurs pays Sud-est-asiatiques, Birmanie en tête, la pratique de la censure et un écosystème cybercriminel actif, mais également une société civile de plus en plus dépendante d’Internet. Ces points communs pourraient être à l’origine de partages et de retours d’expérience sur les méthodes, outils et techniques de contrôle des réseaux, le crime de lèse-majesté étant particulièrement réprimé dans certains pays d’Asie du Sud-est. Ces similitudes participeraient même à l’émergence d’un réseau de cyberpartenaires, voir à la constitution de satellites de la Chine en Asie du Sud-est. Pourtant, la défiance régionale à l’encontre de la Chine éloigne ces pays de l’emprise stratégique chinoise.

C’est sur le plan matériel que la collaboration entre Chine et Asie du Sud-est s’illustre, avec notamment le don global de 15 milliards de dollars en infrastructures hydrauliques de la part de la Chine vers les pays d’Asie du Sud-est, selon Alan Chong[3]. Selon lui, cette démarche se justifie par une volonté chinoise d’être bien vu de ses voisins, mais ne s’y limite évidemment pas. Les relations entre Chine et Asie du Sud-est s’expriment différemment qu’elles soient perçues selon l’angle géopolitique ou cyberconflictuel. En effet toujours selon Alan Chong, d’un point de vue stratégique, l’armée chinoise dispose de prédispositions positives en Asie du Sud-est. Pourtant, sur le cyberespace, elle nourrit des projections et spéculations négatives, ne suscitant pas l’approbation régionale immédiate. C’est pourquoi la Chine entreprend des démarches d’apaisement. Le pays ne représente pas de cybermenace évidente pour l’Asie du sud-est, les seuls incidents notables concernant des conflits épisodiques entre hackers philippins et chinois, ayant défacé à plusieurs reprises des sites officiels des deux pays. La Chine tente de se montrer avenante et appréciée – ou du moins de se pas se faire craindre – pour multiplier les rapprochements avec l’Asie du Sud-est. C’est dans cette logique que la Chine aide l’Asie du sud-est à exploiter ses ressources par l’apport d’infrastructures, afin de mieux tenir la région à la merci de ses systèmes informatiques.

Une présence chinoise croissante et ambitieuse

L’influence chinoise se veut amicale, mais nourrit de plus grandes ambitions, à commencer par la dépendance régionale au matériel chinois. Le don d’infrastructures implique nécessairement le contrôle (ou du moins la connaissance) des systèmes d’exploitation de ces infrastructures, les rendant vulnérables aux cyberattaques chinoises. Une telle éventualité représenterait un moyen de pression considérable pour la Chine, dans l’optique d’un durcissement des relations causé par l’enveniment de la situation en Mer de Chine méridionale. Les pays d’Asie du sud-est en ont conscience et restent prudents. Les plans B à court terme n’existent pas pour ces infrastructures, mais des démarches de collaboration régionale sont entreprises, pour mutualiser les efforts de cybersécurité. Le Japon s’est notamment associé à ces démarches, renforçant l’impression d’une cyberligue contre la Chine[4]. La littérature académique d’Asie du sud-est sur la cyberstratégie chinoise reflète par ailleurs les visions occidentales, confirmant la méfiance de ces pays vis-à-vis de la Chine[5]. La situation, cordiale, est donc susceptible de rapidement évoluer, selon les circonstances géopolitiques tendues. Le cyberespace serait alors un prolongement du panel d’actions chinois, au même titre qu’il est actuellement un moyen de gain d’influence dans la région. Selon Alan Chong, l’approche chinoise se concentre sur les dimensions psychologiques et de propagande, afin d’être suffisamment appréciée pour pouvoir attaquer de l’intérieur.

La relation de voisinage entre la Chine et l’Asie du Sud-est repose sur une cordialité mutuelle, qui ne saurait cacher la méfiance des pays Sud-est-asiatiques. L’influence grandissante de la Chine dans la région ne passe pas inaperçue, et ses motivations transparaissent. Si les pays d’Asie du Sud-est acceptent bien volontiers cette coopération, au risque d’une dangereuse dépendance, ils se préparent à l’éventualité d’un cyberconflit avec la Chine, dont la probabilité d’occurrence dépendrait, notamment, de la situation en Mer de Chine méridionale.


Sources :

[1] [GoSafeOnline] Inaugural ASEAN-Japan Cyber Security Awareness Week

[2] [VOANews] Asian Security Forum Addresses Cyber Attacks, South China Sea

[3] [AlanChong] “Singaporean Perspectives on China and Information Warfare”

[4] [ZDNet] Cyberdéfense : l’ASEAN et le Japon se liguent contre les attaques supposées de la Chine

[5] [ICAPS] Chinese Cyber Warfare and its Implications on Selected Southeast Asian States

[box style=’doc’] Consulter également :

[ICAPS] Chinese Cyber Warfare and its Implications on Selected Southeast Asian States

[Sage] Information Warfare? The Case for an Asian Perspective on Information Operations

[Wiley] Singapore’s Encounter with Information Warfare: Filtering Electronic Globalization and Military Enhancements

[KasperskyLab] Kaspersky Lab ouvre un bureau de représentation en Asie du Sud-Est pour la Malaisie, Singapour, l’Indonésie, la Thaïlande et les Philippines

[Silicon] L’Asie du sud-est recrute des cyber-terroristes

[GoSafeOnline] Inaugural ASEAN-Japan Cyber Security Awareness Week

[ZDNet] Cyberdéfense : l’ASEAN et le Japon se liguent contre les attaques supposées de la Chine

[VOANews] Asian Security Forum Addresses Cyber Attacks, South China Sea

[AsiaOne] Lao officials train to fight cyber crime

[ChinaDaily] Singapore cyber unit to fight online threats

[LePetitJournal] Cybercriminalité – La Thaïlande tente de se prémunir

[ThaiNews] Thailand’s first cyber security meeting held at government house

[CIDG] Arrestation massive de cybercriminels à Taïwan

[TheRegister] Singapore allows pre-crime strikes against online crooks

[ZDNet] Philippine proposed changes to cybercrime law criticized

[LeMonde] Philippines : la justice bloque une loi polémique contre la cybercriminalité

[SecurityWeek] ‘Chinese Hackers’ Deface Philippines News Website

[AsiaOne] Filipino hackers fight back, deface Chinese sites

[NationMultimedia] Tackling cyber threats will require regional cooperation

[AlanChong] “Singaporean Perspectives on China and Information Warfare” lors du colloque de la chaire de cyberdéfense et cybersécurité Saint-Cyr Sogeti Thales intitulé « CHINE : POLITIQUES ET STRATEGIES DE CYBERSECURITE ET CYBERDEFENSE ».

[/box]