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Quels sont les premiers enseignements de l’affaire Prism ? [Par Guillaume Tissier, CEIS]

Même si les « révélations » vont sans doute se poursuivre à la suite de la défection d’Edward Snowden, il est intéressant de tirer dès maintenant quelques premiers enseignements de cette affaire.

Premier enseignement : Ce n’est pas tant la révélation de l’existence du programme Prism qui est étonnante que l’étonnement, naïf ou hypocrite selon les cas, dont font preuve nombre de commentateurs.

Le fait que les Etats-Unis, comme de nombreux autres Etats, pratiquent un espionnage plus ou moins massif sur les réseaux de télécommunication mondiaux n’est pas une nouveauté. C’est même l’une des missions des agences de renseignement, et notamment de la NSA. Dès 1988, le journaliste Duncan Campbell révélait l’existence du système d’interception Echelon. Ce fut ensuite le tour de Carnivore, système d’écoute du FBI, puis, plus récemment, du programme « Stellar wind » et de l’installation dans le désert de l’Utah d’un centre d’interception de la NSA révélés par le magazine Wired en mars 2012.La posture américaine en matière de renseignement possède également des fondements juridiques depuis longtemps connus, avec des textes comme le Patriot Act ou le Foreign Intelligence Surveillance Amendment Act de 2007 (FISA). Le principe d’extraterritorialité qu’ils appliquent et en vertu duquel les entreprises américaines ont pour obligation de fournir en cas de réquisition les données d’entreprises étrangères, y compris hors des Etats-Unis, est juridiquement contestable, mais il ne s’agit pas non plus d’une découverte.L’espionnage américain est par ailleurs clairement assumé, au nom de la lutte anti-terroriste ou de la préservation de l’intérêt national. On se souvient des propos d’un ancien directeur de la CIA, James Woolsey, dans les colonnes du Wall Street Journal le 17 mars 2000 déclarant en pleine affaire Echelon : « Oui, mes amis d’Europe occidentale, nous vous avons espionnés. Et il est exact que nous utilisons des ordinateurs pour trier les données en fonction de mots-clés (…) C’est exact, mes amis continentaux, nous vous avons espionné car vous pratiquez la corruption. Les produits de vos sociétés sont souvent plus chers, moins avancés techniquement, voire les deux, que ceux de vos compétiteurs américains. Le résultat est que vous pratiquez la corruption à grande échelle. ».L’espionnage n’étant pas interdit en droit international dès lors qu’il ne constitue pas une agression armée, on ne peut donc reprocher à la NSA que de s’être fait prendre…

Deuxième enseignement : Prism est le produit logique de la domination économique des Etats-Unis sur le réseau Internet.

Echelon s’appuyait sur un réseau de bases d’interception satellitaire disséminées dans le monde, dont Menwith Hill en Grande-Bretagne. Dans le cas présent, le contrôle de la couche logique au travers des géants d’Internet (dont Amazon, Facebook, Apple…), grandes plateformes Internet qui concentrent les données des utilisateurs, compte tout autant que la maîtrise des équipements physiques et des nœuds d’interconnexion. Prism est donc le produit logique de la domination économique des Etats-Unis sur Internet, domination dont s’inquiétait récemment un rapport du Sénat intitulé « l’Europe, colonie du monde numérique ? ».Certes, avec le changement de centre de gravité qu’a connu le réseau en 10 ans et la montée en puissance de l’Asie, cette suprématie est de plus en plus contestée, notamment en matière d’infrastructures de télécommunication, mais elle reste très prégnante. Elle est même au cœur de la stratégie américaine : le « cyber power » est perçu comme un élément clé de la puissance américaine et l’objectif est de concentrer tous les moyens pour le préserver et l’amplifier dans le cadre d’une version « cyber » de l’initiative de défense stratégique engagée par Reagan en 1983[1].

Troisième enseignement : Prism met en évidence le rôle clé de certains géants du web, qui participent directement à la stratégie de puissance extraterritoriale des Etats-Unis.

Le développement du cyberespace contribue à fragiliser les deux piliers de l’ordre westphalien que sont les Etats-nations et leurs frontières. Il contribue parallèlement à l’émergence de nouveaux types de frontières (technologiques, applicatives, juridiques…) ainsi qu’à l’expansion de certaines entreprises qui disposent aujourd’hui d’une puissance jamais atteinte. Grâce au modèle de l’intermédiation et au développement de plateformes transverses, certaines ont aujourd’hui des chiffres d’affaires comparables au PIB de certains pays développés : Apple a ainsi réalisé un chiffre d’affaires de 156 milliards d’euros en 2012, soit le PIB de la Hongrie qui est au 56ème rang mondial. Cette puissance leur permet de traiter sur un pied de quasi-égalité avec les Etats.

Quatrième enseignement : la croissance exponentielle des données a de facto considérablement démultiplié les possibilités d’espionnage.

La croissance exponentielle du volume des données mondiales (on parle de 2,8 zettabytes en 2012), le quintuplement du trafic internet entre 2010 et 2013 et l’amélioration des technologies d’indexation aussi bien de l’information textuelle, que du son et des images ont contribué à démultiplier les possibilités d’espionnage pour qui dispose des moyens nécessaires. L’exploitation de cette masse de données reste cependant un véritable défi.

Cinquième enseignement : le maillon faible est décidemment l’humain…

Comme dans Wikileaks, c’est le maillon humain, qui plus est un « insider » même s’il s’agit cette fois d’un contractant privé, qui est en cause. La stratégie du « tout technologique » montre ses limites.

Sixième enseignement : Prism et ses révélations alimentent le processus déjà en marche de fragmentation du réseau.

L’affaire Prism, et les multiples révélations et règlements de compte qui vont se succéder sur les dispositifs d’espionnage mis en place par les Etats, vont finalement contribuer à la sensibilisation sur la souveraineté des données et sur la nécessité de relocaliser certaines données ou certains traitements à l’abri des frontières étatiques. Ce faisant, la révélation de l’espionnage à grande échelle mené par les Etats-Unis contribue à réintroduire des frontières physiques dans le cyberespace et à accélérer la fragmentation du réseau, déjà à l’œuvre depuis des années. Le rééquilibrage, déjà observé, en faveur d’un internet polycentrique devrait donc se poursuivre.Il ne s’agit pas ici de banaliser les révélations d’Edward Snowden, mais de plaider pour une prise en compte globale et « à froid » de la problématique. Les réactions épidermiques doivent laisser la place à une approche stratégique fondée sur une vision bien comprise de nos intérêts dans le cyberespace et utilisant l’ensemble des leviers, en particulier en termes de politique industrielle, à notre disposition.

Par Guillaume Tissier, CEIS

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Sources :

[1] Lire à ce propos la note stratégique publiée par CEIS en janvier 2013 : « la nouvelle initiative de défense stratégique américaine dans le cyberespace ».